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De
l'histoire an roman
Valerio
Evangelisti est né le 20 juin 1952 à Bologne, capitale
de l'Émilie-Romagne, ville traditionnellement qualifiée
de " docte " et de " rouge ", avec son université
du XIIe siècle et ses mauvais souvenirs des temps où
elle était l'extrême-nord des États pontificaux,
d'où une certaine tradition de radicalité, et une
tendance, dans cette ville réputée fort riche, à
considérer le Parti communiste local comme la forme de
droite gestionnaire la moins inacceptable.
À Bologne la docte, Evangelisti étudie les sciences
politiques, et obtient en 1976 sa maîtrise - premier et
seul grade du système italien d'alors. Un emploi de fonctionnaire
au cadastre lui assure l'ordinaire à partir de 1981, il
donne en parallèle des cours d'histoire contemporaine et
d'histoire de l'Amérique latine dans son université
d'origine et à Ferrare, une cinquantaine de kilomètres
plus au nord. Il publie aussi, des articles reflétant ses
recherches et, de 1981 à 1991 cinq livres explorant des
courants de gauche et d'extrême gauche, ou de " gauche
hérétique ", entre monographies et tableaux
parallèles, depuis la plèbe jacobine bolognaise
de 1792 à 1797 et le parti socialiste révolutionnaire
de 1881 à 1893, jusqu'au sandinisme nicaraguayen réexploré
ensuite du côté de ses adversaires contras, en passant
par la bande à Bonnot. Les éditeurs en sont honorablement
connus, mais ces publications, aux dires de leur auteur, doivent
infiniment plus à d'efficaces systèmes institutionnels
de soutien à l'édition scientifique nationale qu'à
leurs chiffres de vente, situation par ailleurs normale et courante.
Lui préférerait être lu. Par ailleurs, l'université
italienne recrute peu - c'est une litote. En 1988, " un énième
concours universitaire déprimant " l'a convaincu de
changer de voie, sans pour autant abandonner totalement l'histoire
politique, puisqu'il dirige jusqu'en 1996 la revue Progetto memoria
spécialisée dans les tensions et conflits sociaux,
et. continue à présider un centre d'archives voué,
lui, à une " nouvelle gauche " fort différente
du centrisme rosé que recouvre ce terme à Paris
ou à Londres.
Sa reconversion partielle, mais plus que réussie, passe
par son goût pour le roman populaire. Il rappelle d'ailleurs
que de Tolstoï à Ponson du Terrail, tout roman est
écrit pour être lu, consommé, sans autre différence
de nature ni de dignité que celles qui découlent
de la qualité de l'écriture, de la puissance de
la création et de la valeur des sensations et des idées
que le texte suscite : belle défense du roman " de
genre , face aux aristocratismes littératurants. Bien avant
de théoriser, et de pratiquer, il dit avoir dévoré,
enfant, les histoires de Sandokan et les romans de Salgari, sorte
de Jules Verne transalpin, puis les enquêtes de détectives
variés, de Sherlock Holmes à Nero Wolfe, et surtout
les aventures de " malfaiteurs célèbres ",
Fantomas ou Arsène Lupin. C'est aussi un amateur d'épouvante,
d'ailleurs peut-être plus cinématographique, côté
Hammer, que littéraire. Aussi, tenté par le roman
d'horreur, il cherche une figure convenablement effrayante, et
point trop usée. Vampires, loups-garous et autres momies
ayant été écartés sur ce dernier critère,
il choisit l'inquisiteur, moins surnaturel, mais dont la corporation
est tout aussi apte à focaliser les sympathies, au point
que même monsieur Karol Wojtyla, dit Jean-Paul 1I, semble
aujourd'hui vouloir en répudier le souvenir. On pourra
le supposer indirectement influencé par un certain Umberto
Eco, accessoirement professeur à l'université de
Bologne, même si Le Nom de la Rose, paru en 1980 est "
un ouvrage qu'(il) n'oserai(t) jamais songer à tenter d'imiter
". Une histoire de l'inquisition le met sur la piste de Nicolas
(ou Nicolau) Eymerich, né en 1320, dominicain, inquisiteur
général du royaume d'Aragon, auteur d'un manuel
de l'inquisiteur fort diffusé et mis en pratique en son
temps, et resté célèbre pour son zèle.
C'est lui, ou plutôt son fantôme, qui est le personnage
principal d'un premier roman d'épouvante, resté
inédit, et qu'avec le recul, Evangelisti exécute
sommairement : " l'histoire m'en parut peu satisfaisante,
le personnage à peine esquissé, l'écriture
trop rudimentaire ".
Les
voies de l'édition sont impénétrables
Or,
après cet échec, il ne se décourage pas,
rebondit, conserve le personnage d'Eymerich, décide de
situer ses aventures dans son XIVe siècle d'origine, affirme
depuis qu'Eco n'a rien eu à voir dans ce choix, et passe
de l'horreur à la science-fiction, où à quelque
chose de complexe qui en a certains aspects fondamentaux, à
commencer par l'utilisation de théories scientifiques ou
para-scientifiques. II travaille également les ficelles
du roman populaire, en particulier la narration en parallèle
qui lui permet d'accentuer les suspenses en alternant deux récits
ou plus, dont l'un, le principal, met en scène Eymerich
en son temps, tandis que l'autre, ou les autres, situé(s)
ailleurs et dans d'autres époques, lui est ou lui sont
lié(s) directement ou indirectement, et d'une façon
qui n'apparaît souvent totalement qu'à la fin du
récit. Surtout, il approfondit la psychologie de son personnage
principal. Il explique avoir à cette époque-là
rencontré un psychotérapeute, avoir 1u en particulier
un de ses chapitres, sur le type psychologique dit " schizoïde
", " dans lequel (il) reconnu(t) nombre d'aspects présents
dans (s)on propre caractère ", aspects qu'il concentra
pour doter Eymerich d'une personnalité. " Très
noire ", ajoute-t-il. Il avoue, comme pour aggraver son cas,
une " identification quasi totale au personnage ", du
moins quand il écrit, c'est à dire durant "
les moments les plus heureux de (s)on existence, où (il)
oublie tout ce qu'il peut avoir de négatif dans le contexte
qui (l)'entoure ". Les lecteurs inquiets quant au sort réservé
dans ces moments-là à l'entourage immédiat
de l'écrivain peuvent se rassurer en lisant qu'il a déversé
dans son personnage " tout ce qu'il y a de pire chez (lui)
et que quand (il) le voi(t) en pleine action (il) se sen(t) soulagé,
comme (s'il) avai(t) expulsé les toxines qui (l)'empoisonnaient
".
Reste que si écrire peut être une excellente thérapie,
Evangelisti n'a pas abandonné la rédaction d'ouvrages
historiques publiés mais peu lus pour celle de livres voués
à ne pas être lus du tout, parce qu'ils ne sont pas
imprimés. C'est pourtant ce qui arrive d'abord. Porté,
sinon hanté, par son personnage, il écrit deux romans,
les envoie au prix Urania, reçoit en retour force louanges,
mais l'article quatre du règlement précisant que
" " ne seront acceptées ni les oeuvres de ,fantasy
ni d'horreur ", il n'est ni primé ni, évidemment,
publié. Il ne se décourage pas, et met en chantier
un troisième ou quatrième roman, selon la façon
de compter. Il le commence par l'exposition d'une théorie
pseudophysique à base de " psytrons ", et y introduit
ce qu'il faut d'astronef et de planète étrangère.
C'est Nicolas Eymerich, inquisiteur. Il est primé, et publié
le 5 octobre 1994. Et on en reste là. Il n'y a alors place
que pour un Italien parmi les vingt-six volumes de la collection
Urania qui se succèdent chaque armée, de quinzaine
en quinzaine, dans les kiosques de la péninsule, et ce
ne saurait être toujours le même.
Coup de chance, un responsable des éditions Mondadori s'aperçoit
alors que Nicolas Eymerich a été la meilleure vente
de la collection, de l'ordre de 15.000 exemplaires, plus que les
meilleurs anglo-saxons. Tout simplement, sans doute, parce que
le mélange des genres, évident dès le titre,
lui a permis de toucher un public plus large. Personne ne semblait
s'en être aperçu. Pour une fois, les exigences commerciales
profitent à un auteur. D'autant que celui-ci a deux volumes
tout prêts, excellents et refusés. La success story
peut commencer. Les Chaînes d'Eymerich paraissent en 1995,
puis Il corpo e il sangue di Eymerich (Le Corps et le sang d'Eymerich)
en 1996 Le succès ne se dément pas. Durant l'été
1996, Il mistero dell'inquisitore Eymerich (Le mystère
de l'inquisiteur Eymerich) paraît en feuilleton dans Il
Venerdì di Repubblica, supplément hebdomadaire d'un
grand quotidien romain de centre-gauche, compromis entre Le Monde
et France-Soir, et bon moyen de toucher un vaste public, puis
connaît, toujours en 1996, une édition reliée,
une réédition en 199'7 dans la collection Urania,
donc dans tous les kiosques, une autre en semi-poche, bien plus
pérenne, en 1998, une autre la même année
en club et une autre encore en 1998 dans un fort volume rassemblant
les trois premiers romans de la série.
En 1997, le cinquième volume, Cherudek, connaît également
une édition reliée, pour laquelle on annonce plus
de 50.000 exemplaires vendus, avant la réédition
dans la collection Urania en 1998. Le sixième, Picatrix,
la scala per l'inferno (Picatrix l'escalier - ou l'échelle
- de l'enfer) est paru en 1998, et a fait l'objet d'un feuilleton
radio en trente épisodes. Et en octobre 1998, paraît
un recueil de nouvelles, Metallo urlante (Métal hurlant).
Il faudrait y ajouter trois anthologies ces deux dernières
années, et deux nouvelles isolées, en 1995 dans
le quinzième des 18 numéros d'une éphémère
édition italienne d'Isaac Asimov `s Science Fiction Magazine
et dans une des dites anthologies, Tutti i denti del mostro sono
perfetti (Toutes les dents du monstre sont parfaites), publiée
pour fêter les quarante-cinq airs de la collection Urania
puis rééditée pour la vente en librairie.
Voilà un beau tableau de chasse. On commence à en
avoir un aperçu en France, avec les deux premiers romans,
traduits par Serge Quadruppani et publiés chez Rivages,
et la première nouvelle de Metallo urlante dans ce numéro
de Galaxies. D'autre part, sans publication préalable en
italien, un roman, Gouttes noires, était prévu en
1999 chez Baleine, dans la série Macno De quoi commencer
à se familiariser avec lui, comme avec Eymerich, et à
percevoir déjà ce qui fait l'unité d'une
oeuvre, et en même temps l'éclatement de chaque volume,
entre histoire, fantastique et science-fiction, ou entre aventure,
érudition, onirisme et politique.
Une
saga au fil des volumes
L'unité
de l'oeuvre est d'abord un choix, lié à l'adhésion
aux canons de la littérature populaire, et en particulier
au système du héros récurrent, habituel dans
le roman policier, mais rare en science-fiction. Evangelisti explique
avoir été, en tant que lecteur, marqué par
des " personnages mémorables, si mémorables
qu'ils éclipsent, dans bien des cas, la renommée
de leur auteur ", et, en tant qu'écrivain, ne pas
vouloir la célébrité pour lui, mais pour
son personnage, " un personnage vraiment si énorme,
ou au moins si caractéristique, qu'il resterait dans les
mémoires ". D'où le soin apporté à
la psychologie d'Eymerich, personnage ambigu, attirant et repoussant.
Il est fascinant par son intelligence, hérault d'une rationalité
que n'on le peut que lier au progrès, homme de justice
entièrement voué à une mission, étranger
à toute mesquinerie et s'interdisant d'utiliser sa position
pour des règlements de comptes personnels, y compris contre
les tenants de doctrines qu'il déteste, mais qui, à
son grand dam, ne sont pas officiellement condamnées par
l'Église. Mais il est aussi glacial, cruel, inhumain :
" un idéaliste déplaisant, capable de recourir
à tous les moyens pour accomplir ce qu'il croit être
son devoir ", capable, entre autres, de torturer ou de faire
torturer, mais aussi de se soumettre lui-même à une
torture pour tromper ses adversaires et se faire passer pour qui
il n'est pas. Il représente surtout des valeurs qui nous
sont désormais étrangères, celles d'une Église
déterminée à imposer aux esprits un contrôle
total, c'est-à-dire totalitaire. Mais l'ambivalence même
des sentiments qu'il suscite fait sa force. Imposé dès
les titres des quatre premiers volumes publiés, son nom
n'a plus besoin de figurer sur les couvertures : le lecteur italien
sait qu'il va retrouver, tout au long de chaque volume, ce détective
de l'étrange, attaché à éradiquer
tout merveilleux au nom de la foi et de la raison.
Mais le personnage central n'est pas seul récurrent. Et
dans des intrigues ne se limitant pas au XIVe siècle, mais
débordant sur le passé proche, le présent
et un avenir plus ou moins lointain, le lecteur retrouve des personnages
secondaires, déjà aperçus ici ou là.
Ainsi, Frullifer, le scientique supposé à l'origine
de la théorie fantaisiste du premier chapitre de Nicolas
Eymerich, inquisiteur, et dont il n'est plus question ensuite
sauf à travers la mise en application de ses idées,
réapparaît plus longuement dans Picatrix. Le père
Corona, condamné à l'immortalité dans Les
Chaînes d Eymerich, est omniprésent dans Cherudek.
Robinson, un des personnages de Metallica, est également
présent dans un chapitre de Il mistero. Et si un cadre
historique commun assure la cohérence des enquêtes
d'Eymerich en son siècle, les récits parallèles
étagés entre notre passé proche, notre présent
et le futur offrent de livre en livre les éléments
d'un tableau unique et inquiétant, où s'associent
en particulier nazisme, Ku Klux Klan, et extrêmes-droites
européennes, OAS et skinheads, où l'épidémie
évoquée dans Metallica fait imploser les États-Unis
dans Il corpo a il sangue ou Il mistero, et où une puissance
privée s'empare des Balkans, tient tête à
une Union européenne peu efficace, et finit par s'entendre
avec elle ouvertement, au moins pour ce qui est du sort de la
Sardaigne, entre ce même Mistero et Cherudek. Sur un autre
registre, on rencontre une divinité antique liée
à la nature et aux chiens, Diane ou Hécate dans
Nicolas Eymerich inquisiteur comme dans Cherudek. Et ainsi de
suite.
Thèmes
et inquiétudes
L'unité,
de livre en livre, n'est pas seulement factuelle. Evangelisti
se veut un " serial writer ", mais ses textes sont au
moins aussi loin de Star Trek, de Perry Rhodan ou des écrits
de Jimmy Guieu (surtout lorsque celui-ci ne se fait pas "
aider " par Richard Wolfram), que Twin Peaks l'est des sitcoms
d'AB Productions. À cause du sérieux d'un artisanat
revendiqué comme tel, dans ses limites mêmes mais
sans futilité ni puérilité et avec la volonté
d'offrir " un divertissement intelligent ", mais aussi
du fait de la cohérence, de l'ampleur et de 1a diversité
des thématiques mises en oeuvre.
On retrouve des personnages, des décors, des situations,
mais aussi une voix, des thèmes, peut-être des obsessions,
en tous cas des interrogations. Certaines apparaissent dans l'interview
publiée dans ce numéro de Galaxies, mais il faudrait
au moins ajouter quelques éléments découlant
de l'approfondissement du personnage d'Eymerich. Là, on
est du côté de la psychanalyse. Dans Il mistero,
on côtoie d'ailleurs Wilhelm Reich, freudo-marxiste qui
eut sa gloire posthume en France dans les années 1970 dont
les oeuvres, en particulier Écoute, petit homme, ont été
publiées chez Payot, dont les théories biologiques
sont plutôt délirantes, mais qui est remarquable
et comme opposant à la fois au nazisme, au stalinisme et
finalement au maccarthysme, et comme chantre trop tôt venu
d'une libération sexuelle -- Evangelisti est d'ailleurs
devenu une référence pour les disciples de Reich
en Italie, même si son portrait de leur maître à
penser n'est pas entièrement hagiographique. Et ce qui,
dans ce roman, est esquissé quant aux rapports entre l'inquisiteur
et sa mère, se retrouve aussi dans Cherudek, avec un Eymerich
onirique, qui par exemple se réfère non plus à
l'Église ou à Dieu, mais à la Luce, la Lumière,
ce qui renvoie à Lucifer, mais aussi, explicitement, à
sa mère, prénommée Luz, et dont les traits,
de plus, se retrouvent chez un avatar d'Hécate.
On ne peut ici que résumer, donc simplifier et trahir.
Mais ce qui a été dit donne une idée du foisonnement,
et du fait qu'il faut ajouter à la psychanalyse le roman
d'aventures historiques, le discours politique sur 1'état
du monde et ses prolongements futurs, sans doute aussi des images
surréalistes, ainsi qu'ici et là un peu de la quincaillerie
qui donne ses formes les plus extérieures à la science-fiction.
Avec en prime des citations, depuis les Évangiles apocryphes
jusqu'à la Naissance du purgatoire de Jacques Le Goff'
en passant par Hildegarde de Bingen, ce qui renforce, dans Cherudek
surtout, le cousinage évident avec l'Umberto Eco du Nom
de la rose, quand celui-ci ne s'était pas encore amusé
à passer du clin d'oeil érudit à l'ensevelissement
référentiel.
Le discours politique même, pour ne parler que de lui, est
de nouveau un mélange, partagé entre informations
d'actualité, réinterprétations, et prolongements
imaginaires. II promène le lecteur des Balkans et de la
Roumanie au Pérou et au Japon, et se fonde sur une documentation
précise, citant souvent lieux, noms et dates réels,
comme dans Les Chaînes d'Eymerich, avec trafics d'organes
et massacres d'Indiens par l'armée au Guatemala, ou, dans
un chapitre non traduit et remplacé par la nouvelle a balkanique
" d'Isaac Asimov `s Magazine, avec l'extrême droite
tercériste française, et en particulier une référence
très précise à Jean-Gilles Malliarakis, même
si, là, le récit ne reflète plus de faits
prouvés. En parallèle, il tisse une trame reliant
anciens nazis, Ku Klux Klan, mafias des anciens pays de l'Est,
etc., joue avec la thématique du complot, dont les X-Files
démontrent l'efficacité, mais a l'habileté
de s'intéresser plus aux manipulations et aux convergences
qu'à d'hypothétiques ententes conscientes. Surtout,
même avec la RACHE, multinationale née du nazisme,
on est entre le roman feuilleton et le Harry Krupp Hitler ler
du Temps incertain de Michel Jeury, et non pas, comme on pourrait
le craindre, du côté des tracts dans lesquels versait
parfois la feue science-fiction politique française : tout
est dans la manière, sans doute dans l'intelligence, et
dans la capacité à captiver le lecteur.
Car le décorticage ne doit pas faire oublier l'histoire,
l'aventure, le plaisir qu'ils donnent, les rebondissements, les
suspenses, parfois les scènes obligées renvoyant
à une tradition cinématographique, comme dans Cherudek
les ennuis d'Eymerich hôte d'une auberge moins bien fréquentée
que ne le prétend son tenancier. La lecture au premier
degré est possible, et cela ne saurait être à
porter au débit de l'oeuvre. Mais l'entrecroisement des
thématiques, associé aux ficelles du feuilleton
du XIXe siècle, participe justement au plaisir du texte.
Ce que l'on retrouve, en plus ou moins grande quantité,
de livre à livre fait que, miraculeusement, au lieu d'avoir
une impression de répétition, on se trouve dans
un ouvrage unique, continu et toujours renouvelé, une saga
dont chaque tome n'est qu'un épisode, et dans laquelle
on avance en retenant son souffle.
Un
melting-pot des littératures
Bien
des choses seraient encore à dire. Sans doute faudrait-il.
en particulier, s'interroger sur le statut même de ces livres,
sur la place dans la littérature, et, au sein de la littérature
de genre, sur leur lien avec la science-fiction.
Pour ce qui est du statut littéraire, Evangelisti se revendique
clairement de la littérature de genre et non de la culture
" légitime ". Toutefois, on peut reprendre la
distinction faite par Eco, toujours lui,
dass De Superman au surhomme, disponible au Livre de poche, recueil
d'essais que le père spirituel d'Eymerich connaît
bien, et apprécie. On y lit que ce qui donne à la
Littérature sa majuscule, c'est que contrairement au roman
populaire consolateur, c'est à dire dispensateur de solutions
préfabriquées, elle offre une narration " problématique
". Elle dérange, ne permet pas une identification
naïve, " place le lecteur en guerre contre lui-même
". Tout ce qui précède suggère que chercher
à s'identifier à l'inquisiteur relève de
ce genre d'expérience.
Située en un lieu probablement indécidable entre
littérature légitime et littérature d'évasion,
l'oeuvre d'Evangelisti est également difficilement classable
dans les catégories de la littérature de genre.
Même qui ne l'a jamais lu voit, toujours à ce qui
précède, qu'on y trouve, en dehors de l'analyse
psychologique relevant du mainstream, du roman historique, de
l'anticipation, et quelque peu de fantastique, ou de mythologie.
La psychopathologie d'Eymerich interdit heureusement le roman
sentimental : on ne sera jamais chez Harlequin. Il n'a guère
été question ici du fantastique, peut-être
pour laisser cet aspect à nos amis de la revue Ténèbres.
Mais il est omniprésent. Metallica en est un témoignage.
On y suit en effet, dans un futur proche, les effets d'une invention,
mais en fin de compte, celle-ci s'explique par le vaudou. On a
là l'inversion d'un sous-genre connu, 1e fantastique rationalisé,
au profit de quelque chose qui n'a guère de nom, "
prospective fantastiquée " n'étant ni exact
ni euphonique. Et Cherudek montre Eymerich confronté à
des phénomènes étranges, qui semblent se
résoudre rationnellement entre terrorisme guerrier, relations
internationales et intoxication par l'ergot de seigle, mais le
peu qu'il y a d'irréductible à ces explications
finit par exploser et par ramener au pur paranormal. Reste que
dans le mélange des genres, l'anticipation politique d'une
part, les références à des découvertes
scientifiques authentiques ou fantaisistes d'autre part, et, enfin,
la rigueur et la logique des déductions et de la construction
devraient satisfaire tout amateur de science-fiction. Et s'il
sait apprécier d'autres genres, il bénéficiera
des avantages d'un métissage qui offre le meilleur de chacun
d'eux.
Mais c'est dire que plutôt qu'une glose, mieux vaut lire
les textes, et au plus vite. Quitte même, pour ne pas attendre,
à apprendre l'italien : cela en vaut la peine.
(Galaxies
11, 1998)
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